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mercredi 26 juillet 2017

La voix de ma mère

L’image est de Klee, Senecio, 1922.
Dans le silence solitaire du dimanche d’un Paris déserté, une voix, même par téléphone, a une résonance forte.
Pas n’importe quelle voix non plus - il s’agit de la voix de ma mère.
L’objet de son appel est une question concrète,  quasiment administrative. Indépendamment du contenu, mon oreille est sensible au moindre grain du son de sa voix et je perçois immédiatement comment tout est en place, en moi, pour entrer en lien avec cette tonalité-là. 

Dans cet échange ‘concret’, tout y est, toute mon histoire, toute l’histoire de ma famille où parler doit servir à résoudre des choses concrètes et non pas à questionner par exemple (ou à se dire le bonheur de s’entendre, autre exemple). 

La distance m’a mise à l’abri de  ce mode d’être où tout est évalué à l’horizon de l’utile.

Ce matin-là, tout revient - ce que je représente pour elle à ce moment- là, le ‘non-conforme’, le ‘non-utile
, ‘pfuit , rayé de la carte d’un revers de main . 

J’imagine que les stratèges de guerre  devaient décider ainsi de la suppression d’un territoire qui les gênait.

La distance me met à l’abri et me permet aussi de broder un lien d’amour sans subir directement l’effacement de la carte des désirables.

Puis, relativisons. Ce que je viens d’éprouver, c’est le ton d’aujourd’hui. Simplement. Autrement dit, il n’y a pas que cela. 

Je pense aussi aux échanges de lettres. Les premières années de ma vie à Paris je n’avais pas de téléphone. 

Nous nous écrivions des lettres, avec ma mère.  Il y avait beaucoup d’amour dans ses lettres, même si c’était sous couvert de petites anecdotes du quotidien. Elle prenait le temps de s’asseoir pour écrire et de s’adresser entièrement à moi... peut-être que ça lui permettait de m’aimer sans être confrontée à l’écart entre « sa fille idéale » et la personne que j’étais ...

En outre, cette correspondance d’autrefois impliquait l’attente et une petite incertitude  car le courrier pouvait s’égarer. Et la poste n’accusait pas réception comme l’I-phone qui nous indique que le destinataire a lu le message.

L’attente, la distance, le jeu que ça crée dans une relation me semble précieux.

Quand il n’y a plus cette distance, ce jeu dans nos relations, où est l’espace de la solitude conjugué à l’amour ?
La correspondance le permettait. 

J’ai lu récemment à propos du poète Rainer Maria Rilke que dans cette forme de relation à distance il trouvait la conciliation idéale entre ses exigences de solitude et son besoin de l’autre - son besoin, aussi, d’aider l’autre.  Un an après avoir épousé Clara Westhoff, qui était sculpteur, Rilke et Clara  (surtout Rilke) comprenaient que seul le retour à la solitude permettrait à chacun de poursuivre son oeuvre. Leur abondante correspondance des premières années après le mariage montre que leurs liens étaient restés étroits.

Méditer, c’est goûter à la saveur de l’attente et bénéficier de l’espace que ça crée.
Chögyam Trungpa  préconise, pour la pratique,  de réserver un quart de l’attention  à l’attente.

De quelle attente s’agit-il ?

Elisabeth Larivière
Paris

jeudi 20 juillet 2017

Nostalgie

Des amitiés qui se brisent, des liens qui se distendent avec des personnes autrefois si proches, des êtres chers qui disparaissent, la maladie, la vieillesse ; nous avons tous à passer par ces épreuves douloureuses. 

Parfois on cherche à fuir la souffrance, à se réfugier dans la nostalgie, à ressasser. On se repasse inlassablement le film des jours heureux, ce qui nous fait du bien et du mal en même temps.

Je crois que la nostalgie est une stratégie pour ne pas faire véritablement l’épreuve de la souffrance en nous éloignant du présent. C’est aussi une réaction face à la vieillesse qui vient de façon inéluctable et que nous trouvons insupportable. J’ai souvent entendu ma mère dire « ah si j’avais vingt ans de moins ! » ou « Mon Dieu que le temps passe ! » ; exclamations douloureuses face à l’absurdité de la vie.

Depuis que je pratique la méditation j’ai découvert une manière très différente de traverser les épreuves douloureuses. C’est ce que Chögyam Trungpa appelle le cœur authentique de la tristesse.  Faire l’épreuve de la douleur, au présent, dans une sorte de tristesse mêlée de tendresse. Même si elle n’est pas coupée du passé, cette tristesse n’est pas ressassement ni nostalgie. Cette tristesse-là est au fond très proche de la joie. 

Quelques mots de  Chögyam Trungpa à ce propos:
« Si nous cherchons le cœur éveillé, si nous creusons dans notre poitrine pour le trouver, nous n'y découvrirons rien d'autre qu'une sensation de tendresse. C'est doux et endolori, et si nous ouvrons les yeux sur le monde, nous éprouvons une immense tristesse. Cette tristesse ne vient pas de ce qu'on nous ait maltraités. Nous ne sommes pas tristes parce que quelqu'un nous a insultés ou que nous nous sentons appauvris. Au contraire, cette expérience de tristesse est inconditionnelle. Elle a lieu parce que notre cœur est complètement écorché. »
C'est cette expérience d'un cœur triste et tendre qui donne naissance au courage.

Xavier Ripoche
Paris

mardi 18 juillet 2017

Le fumier et le jardin

Lors de la dernière rencontre trimestrielle de Fabrice Midal avec les membres amis de l’École occidentale de méditation, Sur le chemin,  Fabrice a montré comment nous étions constamment pris par cette idée que quelque chose en nous n’allait pas, comment nous cherchons toujours à nous améliorer.

Fabrice a également pointé le fait que vouloir s’améliorer, c’est tout à la fois ne pas pouvoir être pleinement soi et ne pas trouver sa place.

La pratique de la méditation nous invite à revenir à la maison et à se foutre la paix, comme le dit Fabrice.

Ceci m’a fait penser à un de mes passages préférés de l’ouvrage Le mythe de la liberté de Chögyam Trungpa . Ce dernier dit ceci :

« La méditation ne consiste pas à essayer d’atteindre l’extase, la félicité spirituelle ou la tranquillité, ni à tenter de s’améliorer.  Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés.  Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire.  A vrai dire il est très difficile de ne rien faire (…) Ainsi la méditation est elle un moyen de brasser les névroses de l’esprit et de les utiliser comme partie intégrante de la pratique. Pas plus que le fumier, nous ne jetons ces névroses au loin ; au contraire, nous les répandons sur notre jardin, et elles deviennent partie de notre richesse. »

C’est un changement de perspective radical : nous sommes bien tels que nous sommes et de plus, nous sommes riches de plein de choses, fumier compris.

Et chacun peut ainsi trouver sa place, dans la singularité de son propre jardin.  

Et vous, il ressemble à quoi votre jardin ?  Bien net comme un jardin à la française ? Plus nature comme le jardin à l’anglaise ? Ou tout simplement de jolies fleurs des champs ?


Anne Vignau
Saint-Gratien

jeudi 6 juillet 2017

La vie, maître de méditation par excellence !

Vendredi 19 mai 2017

L’École occidentale de méditation et La vie ont organisé à la salle Pleyel une journée consacrée à la méditation autour du thème
« Vers une santé corps/esprit ». 
Quel programme ! Mais trop de travail m’a fait différer l’inscription à cette journée. Et la veille au soir, je pense que je n’aurai pas le courage d’y aller. 

Pourtant, le matin même, à 7 heures, je me décide. J’arrive, écoute avec intérêt les premiers intervenants, qui évoquent les effets de la méditation sur la santé, à partir de leurs expériences thérapeutiques dans le domaine de la psychiatrie ou de la cancérologie. Je me sens déjà très heureuse de participer à cette journée ! 

Puis arrive soudain Nicole Bordeleau qui est venue raconter l’histoire de sa guérison. 

Ce qui m’avait permis de résister à la fatigue jusque-là, c’était la réflexion. D’un seul coup, je suis projetée à un tout autre niveau d’attention, par la présence même de cette intervenante québécoise qui parle de son existence avec une entière spontanéité, et sans aucun exhibitionnisme : Elle est née dans une famille marquée par l’alcoolisme,  a été toxicomane, dépendante à la cocaïne, s’en est sortie, puis, au moment où la vie semblait reprendre son cours, elle apprend qu’elle est atteinte par une Hépatite C. Dans les années 90, où on lui annonce cette catastrophe, il n’y a pas de traitement.
Ce matin du 19 mai, face à la salle comble de Pleyel, Nicole ne parle pas aussitôt de méditation, mais toute sa personne et son histoire ne parlent que de cela. Vêtue d’une veste blanche, seule au milieu de la grande scène du théâtre, elle emplit soudain l’espace d’une émotion palpable. Nous sommes avec elle, plus de vingt-cinq ans plus tôt.

Avec elle, nous sommes en effet sous le choc de l’annonce qui la terrasse. Et le choc se traduit, comme bien souvent dans ces situations, par un immense : « POURQUOI ? ». Lequel ne tarde pas à se démultiplier : « Pourquoi, pourquoi moi, pourquoi maintenant ? » Tout en Nicole est braqué, raidi contre la perspective d’une maladie grave, incurable, et stigmatisante puisqu’elle fait partie de ces pathologies qui, comme le sida, font peser l’opprobre sur ceux qui en sont atteints, parce loin d’être considérés comme des victimes, on les juge souvent responsables de leur sort.
Or, Nicole avait précisément tout fait pour échapper à la cocaïne ! Elle ne « méritait » donc pas cela ! Et pourtant, brusquement : le gouffre !  Tout l’être de la jeune femme n’est que refus de l’épreuve qui lui est imposée.
Mais rapidement, se fait jour dans son esprit, que le « pourquoi », ou le déni du réel, est une impasse. Quelque chose se déplace alors : la question « pourquoi ? » fait doucement place à la question  « comment ? » : « Comment continuer à travailler, à payer les traites et les frais divers, comment affronter la maladie ?» Portée par les efforts de réponse à ces questions, la vie s’est alors un peu remise en mouvement…
Mais un pas de plus est encore nécessaire : Si le comment a progressivement supplanté le pourquoi qui fige tout, il n’en a pas moins différé la vie… au moment improbable d’une future guérison. Quand la maladie sera vaincue,  alors il sera possible de recommencer à vivre ! Mais le sera-t-elle ? Et est-ce à dire que, en attendant, il n’y a plus de vie, et que dans l’hypothèse fort possible d’une absence de guérison, tout le temps qui reste ne sera pas vécu ?

C’est ici que se produit, dans la vie de Nicole, comme pour les auditeurs de ce matin-là à la salle Pleyel, une salutaire révélation ! Depuis l’annonce de la maladie, Nicole n’est plus assurée d’aucun lendemain. Mais est-ce si exceptionnel ? Nicole aperçoit soudainement l’évidence suivante laquelle elle n’est pas la seule dans cette situation, et que c’est plutôt le lot commun ! À cette différence près que les humains qui ne sont pas sous la menace d’une maladie mortelle se plaisent à l’oublier allègrement. Il est une chose qu’ils savent d’un savoir si abstrait qu’il confine à l’ignorance, à savoir, que tout se joue dans l’instant. Il n’y a pas d’après ! Et s’il doit y en avoir un, il sera d’autant plus riche, qu’on n’aura pas déporté sur cet ancien futur l’intérêt que nous aurions dû réserver au seul moment dont, tous autant que nous sommes, nous soyons assurés même s’il est difficile : le moment présent. 

D’où le titre du livre de Nicole : Vivre, c’est guérir !
Quel titre, Ah mais quel titre !! Vivre non pas dans l’espoir du moment où l’on pourra retourner à la « normale », mais s’en tenir à la situation comme elle se donne, y compris dans sa brutalité, à chaque instant ! Moment après moment !
La maladie conviait ainsi Nicole à revenir à la condition qui lui était faite, sans échappatoire possible. Exactement comme y invite la méditation ! Laquelle devait précisément permettre à Nicole d’apprivoiser la violence de cette situation. La « guérison » ne pouvait être qu’à ce prix.
Dans le silence d’une densité saisissante de la salle Pleyel, je me suis dit qu’un pareil témoignage devait absolument être entendu par plusieurs de mes amis atteints de maladies très graves, mais qu’il pouvait également être une aide puissante pour n’importe qui ! Vivre, c’est guérir, cela doit être entendu avec toute l’amplitude possible. Vivre, c’est-à-dire vivre comme s’il n’y avait que le moment actuellement donné, c’est guérir si on est atteint d’une maladie, et même si on finit par en mourir un jour ! Mais ce n’est pas tout : Vivre, c’est guérir, même si on ne fait pas l’objet d’un diagnostic médical fatal ! 

Car toutes nos vies sont atteintes par cette forme de déperdition qui nous pousse à les renvoyer au lendemain ! Elles sont, en ce sens, toutes malades d’inconsistance. « Qu’on observe ses pensées, écrit Pascal, on les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir, et il est inévitable qu’espérant toujours d’être heureux, nous ne le soyons jamais ». Or, ce que nous disait Nicole ce matin-là, c’est qu’on ne peut pas attendre de vivre idéalement pour vivre ! Qu’on ne peut pas attendre d’être dans la situation rêvée (pour elle à ce moment-là, avoir vaincu l’hépatite C ) pour se mettre à l’œuvre de sa propre vie. On ne peut que prendre la vie, comme elle est, à bras de corps, sur le champ. Nicole ne pouvait être assurée d’aucun lendemain. Mais les « bien portants » non plus ! Et pourtant, eux aussi remettent leur vie à plus tard…

Autrement dit, il y a une guérison d’avant la guérison des symptômes.  Sur le plan médical, elle ne devait survenir pour Nicole que 25 ans plus tard ! Vivre, c’est guérir, cela peut même être entendu de la façon suivante : vivre, c’est guérir, quand bien même, organiquement, on ne reviendrait pas entièrement ou vraiment à la normale.   
 Prendre sa vie à bras le corps y compris lorsqu’elle vous chahute, c’est guérir ! Ne pas être en bonne santé, c’est projeter, comme nous le faisons tous si souvent, la vie à plus tard.
Vous aurez évidemment reconnu, là encore, ce que nous propose la méditation : revenir à la présence du présent ou au présent de la présence ! Mais quand la vie force à penser qu’ il n’y a rien d’autre que maintenant (et qu’on n’a donc plus que jamais envie de rêver les yeux ouverts ou de se projeter ailleurs !), c’est à cet instant même que la méditation est la plus précieuse, pour soutenir la difficulté de l’épreuve. 

Nicole parla alors non seulement des pratiques méditatives qui lui permirent de se relier au souffle qui nous lie à la vie, mais aussi des pratiques de yoga qui l’ invitèrent à faire de même. Dans l’expérience la plus tragique en effet, le souffle ne nous trahit pas. Dans l’angoisse, la révolte ou la colère, il est le flot qui nous porte toujours. Yoga et méditation de pleine présence ont donc été pour Nicole, les premiers soutiens qui l’ont réconciliée avec elle-même.
Mais quand on est atteint d’une maladie potentiellement mortelle, contractée lors de conduites addictives héritées d’une famille où l’alcoolisme avait antérieurement déjà fait des ravages, il fallait aussi s’extraire de la spirale de maltraitances subies, mais aussi intériorisées. Si les pratiques de yoga et de méditations étaient essentielles, prendre soin de soi avec douceur était également nécessaire. Elles n’étaient que le prélude à la tendre compassion à l’égard de soi et des autres qui s’imposait. Oser s’aimer comme on aime parfois quelqu’un d’autre !
C’est alors que Nicole Bordeleau s’est mise à guider une pratique de bienveillance aimante avec une ferveur touchante. J’ai été frappée non seulement par l’ardeur avec laquelle nous avons été emportés par notre guide, mais par le déroulement de l’exercice choisi pour nous faire toucher à la bienveillance dont elle est manifestement habitée. Tout d’abord, les spectateurs (qui n’étaient plus alors de simples spectateurs !) ont été priés de penser à un être qu’ils avaient inconditionnellement aimé. Ils pouvaient choisir un humain ou un animal. Puis, sans transition, ils ont été invités à laisser se superposer à l’image de cet être cher, leur propre image, puis à laisser venir celle d’un être moins apprécié. Le souvenir que je garde de ce magnifique moment, c’est celui d’une unité, d’une absence de séparation : l’image de l’être aimé, de la sienne propre, ou d’un être avec lequel les relations furent douloureuses constituaient un même tout. Que l’image de l’un puisse s’effacer, en toute douceur, au bénéfice de l’autre paraissait finalement naturel. Les images des uns et des autres se fondaient les unes dans les autres dans une même lumière de bienveillance.

À peine avions nous fini cette pratique, que ma voisine s’est levée, suivie de plusieurs autres spectateurs, puis de toute la salle. Nous avons applaudi debout pendant de très longues minutes. Une muraille venait de tomber : autour de moi des gens qui ne se connaissaient pas une heure plus tôt se sont mis à parler. 

Après cela, la pause s’imposait. Je suis descendue au rez-de-chaussée où en quelques minutes tous les exemplaires de Vivre, c’est guérir ! ont été vendus. Je l’ai acheté avec l’intention de le donner à mes amis malades.

Dans son livre, Nicole, s’appuyant sur des recherches scientifiques, parle notamment de la nécessité de ne pas faire de la guérison un objectif.  « Selon Stephen Levine, écrit-elle, pour guérir, on doit abandonner tout attachement excessif à l’espoir de voir la « guérison » se produire comme on le désire. Toute volonté compulsive de guérir dirige notre attention non pas sur la guérison, mais sur la maladie. » 

En lisant cela, j’ai pensé à l’inespoir ( qui diffère radicalement du désespoir ) dont nous parle C. Trungpa dans sa Folle sagesse. « L’essence de la folle sagesse, c’est qu’on ne possède aucun idéal ou programme stratégique, on est simplement ouvert. » Car, « seul le renoncement à nos projets instaure l’état positif, certain, ultime, c’est-à-dire la prise de conscience que nous sommes déjà des êtres éveillés. » 

Quand on cesse de faire de la guérison un projet, la guérison peut commencer.
Il semble bien que, désormais libérée de toute atteinte par l’hépatite C depuis deux ans, Nicole ait fini par guérir en tous les sens du terme.
Interrogeant Arnaud Desjardins, Emmanuel, son fils, lui demande :
« Toi même, tu es « libéré » ou « éveillé » ? Arnaud lui répond : « Je suis guéri. »
Il est donc une guérison au delà-même du rétablissement de la santé.

Merci à L’École occidentale de méditation, à tous ses bénévoles, et à La Vie d’avoir rendu possible une telle journée.  C’était magnifique de voir ainsi vivre l’École hors de l’École ! 


Danielle Moyse
Chennevières





dimanche 7 mai 2017

Retrouver la bonté du quotidien

La méditation nous permet d'aborder la vie avec la plus grande curiosité.

Pas une curiosité mentale mais plutôt une curiosité des sens :

Comment ça fait ? Quel goût ça a ? De quelle couleur c’est ? De quelle intensité de couleur c’est ? Est-ce froid ? Chaud ? Froid par endroit et chaud ailleurs ?
Nous apprenons à développer de la précision pour toutes les sensations. Et cette précision est mère de la douceur.

Voici comment le dit merveilleusement Chögyam Trungpa dans Shambhala, la voie sacrée du guerrier :
« Le son n’a pas de limites, pas plus que la vue, le goûter, le toucher et les autres sensations n’ont de limites. Le domaine des sens est illimité, à tel point que la perception est en soi primordiale et impensable, qu’elle est au-delà de la pensée. Le nombre de perceptions est si grand que cela dépasse l’imagination. Il existe une quantité infinie de sons. Il y a des sons que nous n’avons jamais entendus, des formes et des couleurs que nous n’avons jamais vues et des sensations que nous n’avons jamais éprouvées. Les champs de la perception sont illimités. »

Les champs de la perception sont illimités et la méditation nous entraîne à les explorer, infatigablement, tel un aventurier plein d'allant. Découvrir ce monde de perceptions, le considérer avec respect, comme on le ferait d'une nouvelle contrée, nous invite à la délicatesse face à la vie de tous les jours.

Aborder la vie avec délicatesse c'est choisir de travailler l’ouverture plutôt que de foncer tête baissée.

C'est avoir de l'égard pour notre précieuse vie humaine.
Le fait d’être en vie, d’avoir un corps, de respirer est fondamentalement bon.
Et l’on peut toujours, à chaque instant se le rappeler. 

Apprécier la bonté de notre simple présence corporelle. 
Apprécier la bonté de notre souffle qui dit oui à la vie.

Marie-Laurence Cattoire
Paris

Ce texte est extrait d'un enseignement du Stage 2 Entrer dans la Confiance qui aura lieu du 17 au 21 juin 2017 en Normandie.

jeudi 27 avril 2017

Voir de tout son corps

Hier soir je prenais le bus 91 pour rentrer chez moi après une journée de travail très dense. Il avait plu toute la journée et il faisait froid.
 
J’étais rivée sur mon smartphone.

Soudain un rayon de soleil a déchiré le ciel et crevé les nuages.
Cette lumière m’a fait lever les yeux et j’ai vu la coupole de l’hôpital de la Salpetrière illuminée, baignée d’une lumière dorée et chaude. Ça m’a fait plaisir.
 
J’aurais pu en rester là, mais la lumière était si splendide qu’elle appelait autre chose. Pas seulement le regard de mes yeux reliés à mon cerveau qui trouvait cela agréable et beau…
 
J’ai fait un mouvement de plus. À la fois de détente et d'ouverture. Et c’est tout mon corps qui s’est mis à voir. J’ai senti que mes pieds, mes cuisses, mon torse, mes cheveux recevaient cette lumière, la voyaient tout autant que mes yeux.
 
Il me semble que méditer c’est apprendre à voir de tout son corps.

Que faisons-nous quand nous voyons ainsi de tout notre corps, de tout notre être ?

Nous synchronisons esprit et corps. Nous réharmonisons ce qui, dans la vie quotidienne, est si souvent désaccordé. Au lieu de traîner notre corps comme on porterait un vêtement sur un cintre (l’expression est de Chögyam Trungpa) nous assumons pleinement notre présence corporelle.

« Le travail de toute une vie est d’apprendre à s’incarner » 

dit Fabrice Midal quand il parle de la spiritualité.

Apprendre à s’incarner c’est apprendre à habiter notre corps, pleinement.

La spiritualité n’est pas cachée dans un ailleurs rêvé et inaccessible - elle est présente à chaque fois que nous sommes pleinement là, c’est-à-dire pleinement humain.

Marie-Laurence Cattoire
Paris
 

mercredi 5 avril 2017

Nous pouvons arrêter de faire comme si le présent n'existait pas.

Hier j'étais interrogée par un jeune étudiant en école de commerce qui rédige un mémoire sur la méditation. Il voulait savoir ce que cette pratique m'apportait en tant que manager. J'ai d'abord pris la précaution de lui dire que c'est en tant qu'être humain que la méditation m'aidait. Depuis treize ans, elle colore tous les aspects de ma vie. Elle a changé mon rapport aux enfants, à mon conjoint, au travail, à mes parents, aux autres, au monde... 

Mais en premier lieu, elle m'a fait découvrir qu'il existait quelque chose de tout à fait réel, disponible, tangible, concret : le présent ! 

La pratique régulière m'a entraînée à distinguer les moments où j'étais présente de ceux où j'étais ailleurs, plongée dans une rêverie, prisonnière d'une rumination ou encore tout simplement perdue dans une suite de pensées diverses qui m'emmenaient bien loin de mon corps. 
Pendant la méditation nous goûtons le contraste entre ces deux manières de faire : la prise de tête ou la présence corporelle... Sans cesse, nous oscillons de l'une à l'autre. Quand nous réalisons que nous sommes "partis" ailleurs que là où nous sommes, nous revenons, avec beaucoup de douceur mais délibérément, au moment présent.

Ce n'est pas si facile car parfois le présent peut-être très ennuyeux. Et les pensées semblent beaucoup plus intéressantes que l'immobilité silencieuse que nous adoptons pour quelques minutes. 
Et pourtant, tout est là, dans ce moment présent. 

Notre vie est entièrement là, offerte dans ce souffle qui nous anime, dans ce corps riche de mille perceptions sensorielles, dans cet espace qui nous entoure. 
Et même s'il ne se passe rien, il se passe tant de choses...

Chögyam Trungpa a dit " L'ignorance, c'est faire comme si le présent n'existait pas."*

Nous avons tellement tendance à faire comme si le présent n'existait pas. 
Et avant de découvrir la méditation, j'avais beaucoup de mal à reconnaître cela. J'étais tiraillée entre une intuition, qui me disait que le présent pouvait être précieux, et une injonction forte à devoir "être partout à la fois" par exemple. Ou encore, j'étais tiraillée entre le sentiment que la réalité pouvait être toute simple mais qu'avoir une vie "intellectuelle" riche et complexe était fondamentale....
Or ce que dit Chögyam Trungpa c'est que la pure intelligence réside dans le fait de reconnaître le présent, de le voir, d'entrer en relation directe avec la réalité.

Nous pouvons arrêter de faire comme si le présent n'existait pas.
À partir de là, peuvent se déployer une véritable écoute de l'autre, une véritable intelligence de la situation, une véritable humanité, celle qui permet de danser avec la vie.

Marie-Laurence Cattoire
Paris

*in Le sourire du courage, Pocket, 2012.

vendredi 31 mars 2017

Aborder la vie avec la plus grande curiosité

Méditer c'est apprendre à considérer avec finesse notre expérience. Peu à peu nous faisons attention aux détails, à tout ce qui, habituellement, passe comme inaperçu.  

Nous abordons la vie avec  une grande curiosité. Pas forcément une curiosité "mentale" mais plutôt une curiosité des sens, une exploration des sensations : comment ça fait ? Quel goût ça a ? De quelle couleur c’est ? De quelle intensité de couleur c’est ? Est-ce froid ? Chaud ? Froid par endroit et chaud ailleurs ? 

Nos perceptions sensorielles sont d'une grande intelligence. Elles nous aident à développer de la précision. Elles sont un terrain infini de découvertes.

Voici comment le dit Chögyam Trungpa :

« Le son n’a pas de limites, pas plus que la vue, le goûter, le toucher et les autres sensations n’ont de limites. Le domaine des sens est illimité, à tel point que la perception est en soi primordiale et impensable, qu’elle est au-delà de la pensée. Le nombre de perceptions est si grand que cela dépasse l’imagination. Il existe une quantité infinie de sons. Il y a des sons que nous n’avons jamais entendus, des formes et des couleurs que nous n’avons jamais vues et des sensations que nous n’avons jamais éprouvées. Les champs de la perception sont illimités. »

Méditer nous entraîne à prendre acte de cette richesse de la vie, de ses mille et unes nuances, de ses subtilités profondes, de sa dimension d'aventure et aussi... de sa grande bonté

Avoir un corps, sentir, respirer, bref être vivant, est tellement bon, joyeux et précieux... 
Alors pourquoi l'oublier ?

Marie-Laurence Cattoire
Paris

samedi 11 mars 2017

La peur du coup de fil

Je suis née au Québec et je vis en France depuis 1985.  
A l’époque mes parents avaient déjà plus de soixante ans.  Les années passant, mes parents vieillissant,  j’ai commencé à ressentir la peur de recevoir un appel téléphonique la nuit, m’apprenant une mauvaise nouvelle.

En 2005, j’ai reçu la première salve de coups de fil.
Un dimanche, un appel de ma sœur, la panique dans sa voix : « Anne, papa est tombé dans la salle de bains, il a perdu connaissance, l’ambulance vient d’arriver, on l’emmène à l’hôpital, on te tient au courant ».
Je me souviens d’un deuxième coup de fil : « Papa a fait une hémorragie cérébrale ».
Troisième coup de fil, au bureau cette fois-ci : mon beau-frère qui m’apprend que l’hémorragie est très importante et que mon père n’a plus que quelques jours voire quelques heures à vivre. 
Je me rappelle de la main de Guillaume sur mon épaule, mon ami et voisin de bureau, me conseillant de rentrer chez moi.
Et puis le dernier coup de fil qui m’a sortie brusquement du sommeil, la nuit, comme je l’avais tant redouté. Cette fois-là, c’était mon frère qui m’apprenait la mort de papa.

L’année dernière, j’ai reçu la même série de coups de fil, pour maman cette fois-ci.

Et maintenant, je n’ai plus cette peur du coup de fil.  J’en suis libre.
Mais finalement, je préfèrerais encore avoir peur de la mort de mes parents.

Tout ça pour vous dire que nous n’avons pas à avoir peur de la peur.  
La peur est ouverture, lien, rapport. Elle a toujours quelque chose à nous dire.

On découvre cela dans la pratique de la méditation, tout du moins dans la façon dont elle est transmise par Fabrice Midal, dans le prolongement de Chögyam Trungpa.  

C’est une transmission très précieuse.

J’ai lu quelque part que seuls les psychopathes n’avaient pas peur.  
La peur est le signe de notre humanité.  Honorons-la.

Anne Vignau
Saint-Gratien

lundi 27 février 2017

Le virus de la méditation

Nulle part ailleurs que sur le coussin de méditation je me sens aussi droit. 

Nulle part ailleurs je me sens respirer avec une telle intensité. Il n’y a pas d’autre lieu où je suis aussi pleinement humain, autant en rapport à la terre et au ciel. Pas d’autre endroit où je me sens si vivant, si plein de force, de joie, de courage et d’ardeur.

C’est encore là que je parviens à me foutre la paix le plus simplement et le plus radicalement.

Serait-ce un paradis artificiel qui me couperait du monde ? 

Non car c’est là aussi que je fais l’épreuve de la douleur et de la souffrance, directement, sans calmant, sans anesthésie. C’est là où je suis complètement nu, cru, sans fard, sans masque. C’est là parfois que je suis perdu dans la confusion et le désarroi. C’est également sur le coussin que je peux sentir l’amour tellement prégnant et me vois en lien avec le monde tout entier  sans séparation, sans médiation. 

Serais-je fou ? Peut-être mais alors c’est une bien belle folie !

Serais-je malade ? Oui sûrement car la méditation est un virus.  Il m’a été transmis par Fabrice Midal qui lui-même a été contaminé il y a des années par d’autres grands pratiquants incurables dont certains ne sont plus de ce monde.

Le virus lui est toujours bien vivace. Après avoir incubé sur le coussin il s’étend bien au-delà. La méditation se propage dans ma vie. Je n’y peux rien. Je ne suis l’auteur de rien. Je me suis seulement laissé contaminer. Le virus se transmet. La preuve en est notre communauté de pratiquants qui ne cesse de croître. 

Puisse ce virus continuer à faire œuvre de dé-structuration dans ce monde si ordonné. Puisse-t-il propager la folie et l’amour là où règnent le calcul et la haine. Puisse-t-il contaminer la terre entière.

Xavier Ripoche
Paris

mercredi 14 décembre 2016

Poulet ou jambon ?

Nous étions deux humains à nous poser la question, de part et d'autre du comptoir réfrigéré d'une aire d'autoroute, nous grattant la tête à la manière des primates confrontés à un  problème dépassant leur capacité d'investigation. Lui était en uniforme d'agent de restauration rapide, tandis que j'arborais une tenue d'automobiliste un peu frippée après une longue course sur l'A6. 

L'objet trônant dans la vitrine qui suscitait notre interrogation se trouvait être un sandwich, rescapé du passage d'un car de touristes chinois à l'heure du déjeuner.

De prime abord, compte-tenu de la pâleur des lamelles de viande, j'avais supputé qu'il s'agissait de poulet, mais un regard à la pile avoisinante de sandwichs au jambon avait bientôt instillé le doute : entre ses deux tranches de pain, le jambon avait exactement la même couleur et le même format que le poulet – un mince rectangle aux bords bien nets. Le sandwich que je lorgnais n'était-il point plutôt un specimen classé jambon échappé de la pile ? A la réflexion, ça aurait aussi bien pu être de l'emmental...

Je consultai le jeune homme préposé au service pour un avis autorisé. Il jeta un regard rapide à la chose et s'exclama d'un ton désabusé :
« Je leur ai déjà dit de ne pas mettre le poulet à côté du jambon... ».

Et nous en étions là, semblablement perplexes dans cette après-midi d'hiver, devant la banquette réfrigérée dont les leds fluorescents incitaient à la contemplation. Inspiré par ma récente lecture d'un commentaire de l'Abhidharma sur les 5 skandhas par Chögyam Trungpa (Regards sur l'Abhidharma), il ne m'en fallut pas davantage pour faire un parallèle entre ce sandwich putatif et l'individu générique auquel je m'identifiais.

N'étions-nous pas tous deux, dans nos filières de fabrication respectives, si bien usinés et conditionnés que nous ne nous distinguions en rien de nos contemporains ?

Et pourtant je me vivais, non seulement différent du reste du genre humain, mais qui plus est comme le centre et le point d'aboutissement – le nombril – de toute situation. Et cela à la suite d'un conglomérat de procédés aussi complexe qu'ingénieux – décrit à merveille dans l'étude des cinq skandhas (un des plus passionnants enseignements du Bouddha qui dissèque, depuis la méditation,
les différentes strates du processus de création du moi).

Dans la chaîne de production égotique, sensations, pensées, perceptions, émotions sont soumises à des manipulations dignes de l'industrie alimentaire. Chaque particule de notre être est pareillement hachée menue puis recomposée après avoir subi d'innombrables transformations visant à faire de l'ensemble un produit de grande consommation, avec, en succédanés de la fraîcheur d'origine, ses doses ad hoc d'émulsifiants, conservateurs, colorants, exhausteurs de goût, sucres et traces éventuelles d'arachides.

Mais le plus étrange n'est-il pas que, contrairement à ces malheureux animaux, nous soyons les propres instigateurs de notre dénaturation ? Autre différence notable : la date de péremption du moi se compte en micro-secondes. Aussi, tandis qu'on devient sandwich sans retour possible à sa situation antérieure, l'illusion du moi – cette séparation artificielle de l'homme d'avec son milieu – est constamment à refaire d'un instant sur l'autre. Ce qui, soit dit en passant, donne à un pratiquant autant d'opportunité de ne pas enclencher l'extrudeur– et de rester ainsi dans ce que l'on peut appeler l'état naturel de l'esprit.

J'avais donc bien conscience que ce parallèle entre l'homme et le sandwich avait ses limites.

Mais (simple naïveté peut-être de ma part) je restais persuadé qu'avant de se faire entreprendre par les machines, il y avait dû y avoir au départ de cette denrée quelque chose apparenté à une volaille ou un cochon. Exactement comme, avant d'être aspiré dans le hâchoir automatique des 5 skandhas, j'avais dû être un être humain à part entière, vivant librement dans les ors et les affres de ce monde.

La communauté de nos épreuves me fit considérer le malheureux sandwich d'une mine compatissante. 

Se méprenant sur mes intentions, le serveur, pour encourager mon choix, crut bon de s'exclamer avec une légitime pointe de fierté dans la voix :
« Quoiqu'il en soit, grâce à la traçabilité à laquelle sont systématiquement soumis nos produits frais, nous pouvons vous certifier que toutes nos viandes sont d'origine animale. »

Certes. Je fus songeur un moment encore. N'était-ce pas là le signe que j'attendais pour devenir végétarien ? Mais un coup d'oeil sur les salades du bac voisin me fit entrevoir que cela n'aurait fait que déplacer le problème.

Aussi, perché sur un tabouret face à la vitre fumée derrière laquelle vrombissait le trafic, préférai-je me fendre d'une dernière allégorie avant de regagner mon véhicule. Echoué sur cette aire d'autoroute, j'étais pareil à l'individu lambda coincé entre deux skandha : une sensation de faim (symbole de l'insatisfaction de l'être égaré dans l'impasse du moi) m'avait confronté avec quelque chose vendu comme de la viande – qui n'était autre que mon rapport à la réalité frelaté par les reconstitutions des skandhas précédents. Désormais trop loin de toute autre source de nourriture dans ce désert de bitume clôturé de barrières de sécurité, la logique égotique me poussait vers le skandha suivant : avaler tel quel cet ersatz de réalité – et, très provisoirement rassasié en tant que sujet maître du monde, reprendre le volant dans une fuite en avant qui m'éloignait toujours davantage d'une liberté qui m'entourait pourtant patiemment – attendant que je veuille bien cesser de me débiter en tranches.

Yves Dallavalle
Chapendu

mercredi 5 octobre 2016

L'autre voyage

Quand ses étudiants lui demandaient s'ils devaient revendiquer pour eux-même le terme de bouddhiste, Chogyam Trungpa répondait que certainement ils pouvaient le faire sur les formulaires d'entrée d'hôpital – mais que pour le reste, il était plus approprié de se dire pratiquant du bouddhadharma – l'enseignement de l'éveil.
 
C'est que tous ces istes sont si enfermants ! 
Vous aimez les papillons ? On vous traite d'entomologiste. C'est vexant... Et ça vous enferme dans une identité – ce que la voie du Bouddha considère comme l'illusion majeure d'où découle le reste de nos problèmes de nombril (ou bien doit-on dire : nos problèmes nombrilistes ?).
Être sur la voie – c'est la formulation que je préfère. D'abord parce que cela rappelle Tintin et le Lotus Bleu :
– Vous avez trouvé la voie ? demande à Tintin un dément armé d'un sabre. – Non ?
Alors je vais vous couper la tête !
 
On croirait entendre un grand maître du Chan chinois.
 
Ensuite parce qu'une voie appelle la marche, l'inconnu, le pays.
 
Mais comment se déroule-t-elle cette voie du Bouddha ? Sur deux pieds (ça reste la meilleure façon de faire un pas) : la méditation alternant avec le questionnement de cette méditation – pratique, étude – pratique, étude – dans cette marche à l'éveil, sur laquelle – somnambules troués d'éclats de veille – nous allons au fond de l'inconnu – pour trouver du nouveau !

S'ouvre un nouveau voyage sous nos pas orientés par le geste d'humilité du Bouddha touchant la terre. Ô vous qui voulez manger le lotus parfumé – c'est ici que s'invente un enseignement pour regagner la terre d'Occident ! Car c'est à cela que nous sommes conviés – s'asseoir sur la terre et questionner le Dharma jusqu'à ce qu'ensemble nous parlions la langue d'Orphée.

Est-ce audible dans l'assourdissant disparate de notre temps ? Une voie se dessine – qui à la fois dépasse notre individu pour toucher à l'humanité qui nous rassemble – et nous parle à nous personnellement et à nous seulement. Comment nos cœurs ne seraient-ils pas remplis de rayons ?

Yves Dallavalle
Chapendu 

N.B.Yves enseigne cette année un cycle de 9 cours pour découvrir le bouddhisme. 

mercredi 28 septembre 2016

Une minute de silence

Dans une causerie donnée à Genève, quelques jours après  le choc des attentats de Paris en novembre dernier, Fabrice Midal dit: 

D’un certain point de vue méditer c’est faire une minute de silence. On ne fait rien. C'est comme un geste rituel, au sens le plus digne, qui préserve quelque chose de notre propre humanité.


Notre manière de ne rien faire ensemble est particulière par la posture que nous prenons.
Nous devenons intimes avec les deux rythmes qui nous habitent, notre cœur et notre souffle.
La posture nous rapproche de notre cœur, elle nous rappelle à notre cœur.

Physiquement, on peut l’entendre battre.
Et ça va tellement de soi pour nous que nous oublions le travail qu’accomplit ce cœur physique :
ce sont trente-six millions de battements par année, endormi ou éveillé, faisant circuler le sang dans plus de cent mille kilomètres de veines, d’artères et de capillaires et pompant  deux  millions cinq cent trente mille litres de sang chaque année.
Existe-t-il quelque chose d’aussi capable et résistant sur cette terre ?

Merci à ce cœur physique si extraordinaire !

Puis, les mots de Chögyam Trungpa: 
«  Dans la posture de méditation, assis droits mais détendus, notre cœur est à nu. Tout notre être est exposé, en premier lieu à nous-mêmes, mais aussi aux autres. C’est pourquoi lorsque nous nous exerçons à rester assis dans le calme et à suivre notre souffle à mesure qu’il sort et qu’il se dissout, nous établissons un contact avec notre cœur.
En nous laissant tout simplement être tels que nous sommes, nous commençons à éprouver une réelle sympathie envers nous-mêmes. »

Merci à cette posture si extraordinaire transmise d’être humain à être humain depuis deux mille cinq cents ans !

Est-elle la clef pour entrer en amitié avec nous-mêmes ?

Elisabeth Larivière 
Paris

jeudi 1 septembre 2016

Se défaire du rapport dualiste aux enseignements reçus

Les enseignements reçus sont le plus souvent considérés comme extérieurs à nous – extérieur à « Moi ». 
A cet égard, nous essayons maladroitement de les imiter.
 
Ce rapport dualiste aux enseignements n’est pas la voie requise par la pratique de la méditation.
En effet, en pratiquant la méditation, nous apprenons à nous identifier aux enseignements, à les incarner et alors nous devenons les enseignements ; on s’oublie soi-même.
 
« Il en est de même lorsque vous voyez un film passionnant et que vous perdez la conscience d’être un spectateur. A ce moment précis, le monde n’existe plus ; tout notre être se résume à cette scène de film. Voilà bien ce dont il s’agit, une complète identification avec l’objet. » 

Si nous considérons la pratique de la méditation et les enseignements qui lui sont attachés comme une connaissance qu’il faudrait amasser, aucune transformation authentique ne pourra opérer. 

Il n’y a rien à croire sur parole, tout est à expérimenter par soi-même ; « ainsi, lorsque l’on reçoit l’enseignement spirituel des mains d’un autre, on ne l’avale pas sans examens, on le brûle, on le martèle, on le bat, jusqu’à ce qu’apparaisse la couleur brillante et digne du métal le plus précieux » 

Les deux citations sont de Chögyam Trungpa, « Pratique de la voie tibétaine. Au-delà du matérialisme spirituel », Editions Du Seuil, Paris, 1976.

Mathieu Brégegère
Paris

mercredi 31 août 2016

L'espoir de s'évader de la souffrance

Chögyam Trungpa
Combien de temps passons nous à nous dire « si j’étais comme ceci ou si j’avais cela, je serais heureuse, si j’étais à tel endroit, dans telle condition je souffrirais moins… » Les « si » sont innombrables. 

Nous savons que ce n’est pas vrai mais malgré ce « savoir » une petite voix persiste, elle veut nous donner l’espoir qu’on peut s’évader de la souffrance

En 1973, aux Etats-Unis, à la question d’un étudiant pensant que la souffrance était aujourd’hui bien moindre qu’au temps du Bouddha, Chögyam Trungpa répondit : “ Nous ne parlons pas tant de la douleur physique que de cette chose en nous qui crée la souffrance, qui est la souffrance. C’est un phénomène universel, toujours contemporain. Aucune technologie ne produira le bonheur. Tandis que nous tenterons de produire du bonheur au moyen de la technologie, cette chose nous harcèlera sans trêve. Aussi le bouddhisme est-il complètement actuel... Il en va de même lorsque nous disons à un enfant :  ‘ Les brûleurs de la cuisine sont d’une belle couleur rouge-orangé, mais si tu mets le doigt dessus, tu vas te brûler.’  Le bouddhisme est aussi simple que ça. ”

Généralement, c’est l’expérience de la souffrance qui nous amène à participer à un séminaire, à un stage, à écouter des enseignements. 

Ce sont des occasions formidables de voir la situation de plus près, c’est stimulant, c’est soulageant.

Et pourtant les enseignements ne nous donnent aucunement l'espoir de changer... Seulement ils nous offrent l’intelligence d'entrer en relation avec la souffrance.

Tout change alors.

Elisabeth Larivière
Paris

lundi 23 mai 2016

Se familiariser avec son expérience

« L’important c’est que, quelle que puisse être la chose qu’on cherche à apprendre, il est nécessaire que ce soit par une expérience de première main : expérience personnelle et directe. » Chögyam Trungpa, Méditation et Action

La façon d’enseigner la méditation est différente de celle du savoir scolaire dont les enfants ont l’habitude. L’expérience est la base de l’apprentissage, même si l’acquisition de notions théoriques est indispensable. La pratique de la présence attentive éduque à l’observation des phénomènes, tels qu’ils se présentent, sans préjuger de ce que l’on va découvrir.
Par conséquent, il est capital que les enfants comprennent qu’en méditant ils vont s’exercer à réaliser une expérience d’un type particulier, et apprendre à la considérer avec confiance. Il est possible de le leur expliquer d’une façon ludique, adaptée à leurs capacités de compréhension.
 
Par exemple, je leur propose alors de faire ensemble une expérience.
 
Je leur montre un bouchon de liège que j’ai préparé. Je les interpelle : « Si je vous affirme que ce bouchon flotte dans l’eau, est-ce que vous me croyez ? »
Je leur propose alors de vérifier ensemble si c’est « vrai ».
Nous remplissons un verre d’eau, posons le bouchon à la surface : il flotte.
Nous pouvons donc constater par nous-mêmes qu’il est bien vrai qu’un bouchon flotte dans l’eau, car le phénomène s’est produit devant nous.
Le parallèle avec la démarche expérimentale de la méditation peut être fait : durant la pratique nous observons ce qui se passe, comme cela vient spontanément, sans savoir à l’avance ce qui va se montrer ni comment cela va se produire.

Extrait de l’ouvrage Méditer avec les enfants Livre de Poche

Clarisse Gardet
Paris

samedi 23 avril 2016

S’accorder au souffle de la vie

Mouvement, rythme et danse. Institut Hongrois de Paris.
Notre mode de vie actuel a oublié l’attention à la respiration. Respirer est automatique, alors pourquoi s’en préoccuper ? Pourtant, quand ils étaient plus jeunes, si un de mes enfants se faisait mal, la première chose que je lui disais était : « Respire, respire, profondément » et la moitié de la douleur était déjà évanouie. Un autre exemple du pouvoir de la respiration est celui de l’accouchement sans douleur. 

C’est en revenant à son souffle, en ramenant une attention directe à son corps que la femme qui donne naissance apaise la douleur physique. La respiration est un formidable antidote à la panique. Tout le monde respire et, en ce sens, nous pouvons tous méditer.

« La respiration n’est pas séparée de vous et en même temps elle n’est pas tout à fait vous, aussi y a-t-il des qualités énigmatiques à la respiration… » Chögyam Trungpa, Le chemin est le but

L’attention à la respiration est un exercice formidable, car il s’appuie sur un mouvement continu mais sans cesse différent, celui du souffle. Dans la méditation, on porte attention à sa respiration sans la modifier ou la manipuler ; on observe plutôt comment elle est : courte, longue, calme, irrégulière, ventrale, par le nez, par la bouche, l’air est chaud ou frais… En portant attention à quelque chose qui n’est pas fixe, on apprend peu à peu la souplesse, on développe une attention vivante, le souffle vient comme un point de repère mais qui est toujours en mouvement, comme la flamme légèrement vacillante d’une bougie. Porter attention au souffle évite d’être trop tendu, trop concentré, trop focalisé sur un objet.

Autre qualité de l’attention à la respiration, c’est qu’elle nous fait peu à peu découvrir l’échange permanent qui se fait entre notre corps, notre être et le monde extérieur. En ce sens, il est conseillé de porter une attention légèrement plus fine à l’expiration, en l’accompagnant d’une sensation de détente, de décrispation. L’inspiration se fait toute seule, très naturellement, puis on suit l’expiration comme on suivrait le mouvement des vagues qui se retirent sur la plage, en développant une forme d’abandon profondément confiant, bienfaisant.

L'inspire/expire, le tendre flux et reflux de la mer qui jamais ne cesse et n’est jamais tout à fait le même.

Extrait de La méditation c'est malin
Marie-Laurence Cattoire
Paris

jeudi 21 avril 2016

S'engager dans le monde

Pour qui aurait encore un doute sur la relation entre méditer et s'engager dans le monde, il peut être intéressant de lire Bernie Glassman ; le week-end dernier j'ai relu "L'art de la paix", un livre extraordinaire sorti en France en 2000. 

Le maître zen américain Bernie Glassman y décrit les retraites qu'il a organisées à Auschwitz-Birkenau, il y parle de l'ordre zen qu'il a fondé les Peacemakers et de la mise en œuvre de ses différents projets sociaux. 

Ce livre n'apporte pas de réponses car 

"il y a peu d'énergies dans les réponses" 

dit-il, mais rend compte  d'une suite de témoignages riches et multiformes sur les actions menées par des pratiquants issus de milieux sociaux très divers, tous investis dans une réelle volonté : celle d'œuvrer dans le monde.

On y découvre notamment l'histoire de Fleet Maull, étudiant de Chögyam Trungpa, qui menait une double vie : celle d'un méditant assidu suivant les enseignements de son maître en Amérique du Nord et, le reste du temps, celle d'un trafiquant de drogues en Amérique du Sud. Le jour où, en décembre 1985, il fût arrêté et emprisonné pour une peine de 25 ans, sa vie en fût bien entendu totalement renversée. 


En assumant entièrement la responsabilité qui était la sienne, en adoptant la discipline de ne rejeter la faute sur personne d'autre, il a réussi à conserver sa pratique de la méditation en milieu carcéral dans des conditions difficiles à imaginer. 

A partir de là, Fleet Maull est celui qui a introduit la méditation dans les prisons (il a fondé en 1989 le "Prison Dharma Network"). Fleet a également permis la création d'un hospice pris en charge par les détenus afin d'offrir soutien et aide médicale aux prisonniers malades, qui représentaient plus de la moitié des effectifs : 

"Nous remplacions les membres de la famille, et notre objectif était d'être tout simplement présents à leurs côtés, afin qu'ils sachent que quelqu'un était là pour eux. Nous ne pouvions pas changer le fait que c'était un hôpital de prison, ni les comportements typiques qui existent dans ces endroits, mais nous pouvions être des amis."

Pour aller plus loin :
L'art de la paix de Bernie Glassman
Un document intéressant à télécharger sur le blog d'Eric Rommeluère :
"Liberté derrière les barreaux"
Sans oublier le livre de Fabrice Midal "Auschwitz ou l'impossible regard"

Marie-Laurence Cattoire
Paris

samedi 9 avril 2016

Méditer, rien de spécial

Il est parfois nécessaire de se rappeler comment l’enseignement fondamental qui accompagne la pratique de la méditation bouscule entièrement nos habitudes. 

Par exemple, on pense souvent que la méditation est une pratique exotique, hors du commun, alors qu’an fond méditer, ce n'est rien de spécial.
C'est une pratique simple au sens d’ordinaire, presque ennuyeuse. Cet aspect est difficile à accepter tant nous établissons nos vies à partir d’une recherche permanente de formes diverses de divertissement.

Chyogyam Trungpa disait que dans la méditation   «il ne se passe rien». Cela avait tellement marqué ses étudiants qu’ils avaient créé des autocollants « nothing happens »  qu’ils collaient partout.

Cette simplicité de l’approche méditative est pourtant radicale et dévoile une dimension ultime de l’enseignement. En pratiquant la méditation, on ne fait pas l’expérience qu’il ne se passe rien, il se passe au contraire une multitude d'évènements mentaux mais l'attitude cultivée est un rapport de simplicité envers ceux-ci. 
Quoi qu'il m’arrive dans la pratique, quelles que soient les émotions me traversant - joie, jalousie, extase, félicité, angoisse, désespoir -  rien de spécial,  je reste là, dans l'assise, ouvert à ce qui est.

Mathieu Brégegère
Paris

dimanche 3 avril 2016

Le sens de l’immobilité.

Luhoan Photo prise au @BritishMuseum de #Londres
Dans la méditation nous apprenons avant tout à rester immobile, sans bouger et au départ… cela s’avère difficile et assez troublant ; nous avons l’impression qu’il y aurait tellement d’autres choses à faire, tellement mieux à faire que de rester sans bouger ! Et pourtant « Immobile, il est bien plus aisé d’habiter son corps et de trouver une juste assise. L’erreur est de croire que l’on ne peut sentir son corps qu’à travers des activités physiques toujours plus intenses. Méditer c’est d’abord apprendre à se poser » écrit Fabrice Midal dans son ouvrage Simplement être là, le cœur grand ouvert.

Mais que faisons-nous au juste en nous asseyant immobile ?

Nous simplifions l’expérience pour mieux voir ce qui se passe. Nous nous posons et nous nous détendons dans l’immobilité « Dans ce cas la détente est très différente de l’idée en vogue… selon laquelle il faut se laisser aller, prendre du bon temps, se distraire en se payant des vacances. Ici nous parlons de détente de l’esprit, de laisser tomber l’anxiété, les concepts, la dépression qui nous enserrent habituellement. La façon de nous détendre, de poser l’esprit dans le maintenant, est la pratique de la méditation. » Chögyam Trungpa (Shambhala, la voie sacrée du guerrier). 

Cette simplification amène une clarté vive. Peu à peu nous découvrons que l’immobilité est vivante, alerte. Par exemple nous entrons en contact avec un monde de perceptions riche, multiple, infiniment subtil. Il existe une quantité infinie de sons, de couleurs, de qualités de lumière…

Egalement nous abordons avec plus de finesse et plus de délicatesse nos malaises, nos douleurs physiques qui peuvent, elles aussi, nous aider à revenir au moment présent, au maintenant tendre et vivant. N’oublions pas que la méditation est un entrainement : si nous bougeons à chaque inconfort, nous ne pourrons pas entrer dans la pratique. Cela nous apprend à travailler avec les difficultés. Et c’est exactement pareil ensuite dans la vie : il s’agit de s’entrainer à ne pas fuir à la première contrariété, à garder toujours la bonne posture, la juste posture dans toutes nos activités courantes : quand nous lisons, quand nous mangeons, quand nous conduisons, quand nous parlons…

Marie-Laurence Cattoire
Paris