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dimanche 16 juillet 2017

Qu'est-ce qui fait battre notre cœur aussi puissamment ?

Portrait du poète Hölderlin par Franz Karl Hiemer.
Le poète Hölderlin aperçoit le monde qui l’entoure de manière intense. 

En 1788 il entrevoit pour la première fois le Rhin dans toute sa largeur du côté de Spire.
Il écrit alors dans une lettre aux siens : 

“ J’ai cru renaître à la vue de ce qui se montrait à moi.
Mes sens se dilatèrent, mon cœur battit plus puissamment, mon esprit fuit dans le lointain inaccessible au regard et mes yeux s’étonnèrent .. le Rhin, majestueux, calme … j’ai été ému, rentrai chez moi et remerciai Dieu d’avoir la capacité de ressentir alors que des milliers d’hommes,  indifférents, passent à toute allure.”

La méditation développe cette dilatation des sens, elle aiguise nos perceptions. 

Aussi elle nous encourage à marquer un temps d’arrêt, "innehalten" dit si bien l’allemand, "tenir dedans", c’est-à-dire suspendre le flux de l’activité.
Mais cette capacité du "innehalten" n’est pas une affaire de volonté, elle naît dans la rencontre avec le monde.
Qu’est-ce qui fait battre notre cœur plus puissamment, nos yeux s’étonner ? 

Pour ma part, il m’arrive parfois de rencontrer quelqu’un que j’aime, de façon inattendue, par surprise, un peu comme si je lui avais donné rendez-vous. Mais comme nous ne nous sommes pas donné rendez-vous la rencontre a une saveur particulière, paraît plus réelle, exempte de mes attentes… Et mon émotion ressemble à la joie enfantine de retrouvailles improbables. 

Je suis alors très reconnaissante à la vie de pouvoir ressentir.

Elisabeth Larivière
Paris

mercredi 12 juillet 2017

Le Musée est-il un espace méditatif ?...

Dimanche après-midi. J'ai beaucoup travaillé toute cette semaine et je me fais une joie d'aller au Musée de l'Orangerie de Paris, où sont exposées les magnifiques fresques Nymphéas de Monet. 

Cette orangerie est un lieu assez magique. Claude Monet l'a spécialement choisie pour créer et exposer ses Nymphéas et en faire un espace de méditation. Elle est située au cœur de la capitale, dans le grand Jardin des Tuilerie. À quelques pas de la Seine. Dans un bâtiment construit de manière à relier l'Est et l'Ouest, avec de toutes parts une belle lumière naturelle qui entre généreusement et met en valeur les peintures.

Bref, je vais pouvoir me poser et goûter à cet espace méditatif imaginé par un grand maître de l'art moderne. C'est ce que j'imagine en tous cas...

Cela fait 3 ou 4 ans que je ne suis pas venue ; je suis surprise quand j'arrive que les salles soient non seulement bondées mais aussi très bruyantes. C'est une véritable cacophonie malgré les rappels à l'ordre réguliers des gardiens qui demandent "un peu moins de bruit s'il vous plaît". 

Un flot continu de visiteurs passent en désordre devant les immenses fresques sans laisser la possibilité à quiconque de les voir. Même en restant immobile, il n'y a pas moyen de se relier à la subtilité de ces peintures que Claude Monet a mis tant d'années à réaliser... 

Je suis contrariée. Je pensais pouvoir être là pour de bon, être pleinement présente face aux fresques et non. Le capharnaüm ambiant me fait même regretter de ne pas avoir un casque anti-bruit !...

Et soudain, un ange apparaît.
Une petite fille blonde, jolie comme tout, coquine, coiffée d'un chapeau de paille, suit sa mère en trottinant, tire un peu sur sa jupe et l'invite à s'asseoir par terre avec elle. 

Mon cœur s'ouvre spontanément. 

Je suis attendrie exactement de la même manière que dans les pratiques de bienveillance que nous faisons en groupe le jeudi soir à Paris. Cette petite fille me met le sourire aux lèvres. Une détente profonde m'envahit et je commence à regarder autour de moi. 

Ce ne sont pas les fresques qui sont à voir aujourd'hui mais les gens ! 
Et je les découvre beaux, joyeux, tranquilles, amoureux, soucieux, curieux, fatigués... 

La splendide lumière zénithale des salles les embellit, les met en valeur de manière tendre et harmonieuse. L'atmosphère s'emplit de douceur et de clarté. Je commence à prendre des photos avec mon téléphone et mon cœur s'ouvre un peu plus. Certaine, certain me regarde, je leur souris en les photographiant. 

Je me sens reliée.

C'est l'été, il fait très chaud, et tout est bon dans cette situation.





Marie-Laurence Cattoire
Paris

mardi 4 juillet 2017

Ce qui m’est le plus proche m’est le plus lointain

J’ai un rapport difficile à la pratique de la méditation – c’est un de mes thèmes favoris sur ce blog – et cela fait dix ans que ça dure.  

Je ne sais pas trop pourquoi je médite, car ce n’est pas logique, et je me demande régulièrement comment serait une vie sans pratique.

J’ai rarement envie d’aller sur le coussin et lorsque j’y suis j’ai souvent hâte que ça s’arrête.  Je sais bien que je ne suis pas la seule dans ce cas, loin de là, mais lorsque je lis certains posts sur ce blog où l’on sent l’amour de l’expérience de l’assise sur le coussin de certains intervenants, je suis toujours interpellée, tellement mon expérience est différente.

Malgré les difficultés, j’ai un lien profond à la pratique de la méditation. Sans ce lien j’aurais laissé tomber depuis bien longtemps, moi dont les résolutions genre « faire du sport » durent environ une semaine.

Mais je ne vois pas ce lien, je ne peux que le deviner en creux. Mon expérience est dans un ailleurs que je ne peux situer. En retrait.

Ce qui m’est le plus proche m’est le plus lointain. Et ce phénomène ne cesse de m’intriguer.

Je sais toutefois que méditer m’aide à vivre. J’ai découvert, grâce à cette énigme qu’est la  pratique, que par devers tous les petits et les grand bazars de la vie, il y a, en retrait,  une joie très profonde et légère à laquelle je peux me relier.  Parfois. Souvent. C’est selon. 

Anne Vignau
Saint-Gratien

samedi 10 juin 2017

Prendre soin de ses blessures

Nous avons tous très peur d’avoir mal, d’avoir trop mal, ou d’être trop inquiet, trop triste, trop seul, trop stressé… Nous avons parfois si peur que nous ne rencontrons aucunement ce qui nous arrive. Nous faisons tout pour l’éviter, pour nous éloigner de ces douleurs ou de ces peines, pour les noyer…
Premier réflexe : fuir devant la peine…

Avec l’entrainement que nous offre la méditation, nous apprenons à devenir un peu plus courageux : la méditation nous invite à accueillir ce qui est, comme c’est, sans bouger, sans chercher à faire quoi que ce soit, mais en regardant avec précision et douceur.

Alors au lieu de rester juste dans un inconfort flou, une douleur irréelle, une inquiétude sourde parfois même pas nommée, nous apprenons à entrer en relation avec nos peurs, nos incertitudes, nos malheurs. Et du fait même de les reconnaître nous pouvons commencer à en prendre soin, à les accueillir au lieu de les fuir, à les bercer au lieu de les ignorer. Car ignorer ce qui nous arrive ne marche jamais ! Nous sommes toujours rattrapés par la réalité.
Refuser le réel est toxique.
Il n’y a qu‘un seul héroïsme au monde : c’est de voir le monde tel qu’il est, et de l’aimer.
écrit Romain Rolland

Transformer les flèches en fleurs


En approchant avec délicatesse et curiosité de ces blessures qui nous transpercent parfois comme des flèches, nous leur permettons de se transformer, de se métamorphoser. Elles peuvent devenir l’occasion d’un travail plus fin et plus précis avec la vie.

Par exemple, quand on connaît une forme de tristesse qui nous assaille régulièrement, ou une inquiétude ordinaire qui nous gâche la vie si facilement, on peut lui dire bonjour, passer un moment avec elle, comme si l’on s’asseyait auprès d’un enfant malade ou en colère. 

Bonjour tristesse, bonjour colère, je te connais, je te reconnais… quel goût as-tu aujourd’hui ? Le même qu’hier ? Comment es-tu arrivée jusqu’ici ? Comment peut-on vivre ensemble là maintenant ?
Au lieu de résister à la douleur émotionnelle, nous sommes capable de dire oui à notre expérience.

Dans son livre L’acceptation radicale, Tara Brach décrit son expérience durant une séance de méditation où elle est invitée à regarder sa souffrance : 
«  Quand tout le monde a quitté la salle, les souvenirs ont fusé dans mon esprit… Je me suis détendue, le cœur et l’esprit grand ouvert, remplie de tendresse à l’égard de tout ce qui me faisait mal et semblait tellement déréglé. Je réalisais que toutes les disputes que j’avais pu avoir avec la vie – de la plus anodine autocritique jusqu’aux hontes les plus angoissantes – m’avaient séparée de l’amour et de la présence qui sont ma vraie demeure.  »

En accueillant notre vulnérabilité, nous développons de la bienveillance. C’est parce que nous sommes blessés que nous pouvons aimer. « Être vulnérable n’est pas une erreur mais un cadeau, une chance. On ne peut pas entrer en amitié avec soi sans être touché et un peu triste   » enseigne Fabrice Midal dans le Cours en ligne sur la Bienveillance. 


Au-delà des peines et des satisfactions, la joie d’être vivant.


Alors on découvre qu’au-delà de nos peurs, de nos peines, il y a une force de vie.
À chaque fois que nous nous asseyons pour méditer, nous pouvons sentir la force de la vie, nous pouvons sentir que nous sommes entièrement vivant du sommet du crâne jusqu’au bout de nos orteils. Nous pouvons réaliser que toute notre vie est là, entièrement là, offerte à nous. Et cette force de vie est source de joie, d’une grande joie qui est au-delà des peines ou des satisfactions. 

Se réjouir d’être vivant, d’avoir un corps, de respirer, d’être au monde.
Se réjouir du présent, de la présence, d’être présent.

Récemment Fabrice Midal a enseigné sur ce thème : pourquoi devrions-nous absolument être malheureux quand les choses ne vont pas bien, et absolument heureux quand tout semble aller pour le mieux ? Est-ce vraiment si réel ? Ne sommes-nous pas plus libres et plus singuliers que cela ?

Je me souviens de quelqu’un de très proche qui, au décès de sa mère, pensait qu’il devait être malheureux. Alors il faisait un peu semblant mais au fond il n’était pas malheureux du tout ! Et pourtant il aimait sa mère !
Accueillir son expérience est bien différent qu’essayer d’être comme on pense qu’on devrait être, ou agir comme on pense qu’on devrait agir !

Cette grande joie que nous pouvons sentir dans la méditation – quand enfin on ne fait plus rien que d’être là, pleinement là – est l’espace d’un profond émerveillement et d’une profonde tendresse. Elle est aussi l'espace d'éclosion de notre expérience, qui est toujours propre et singulière à chacune, chacun.

Marie-Laurence Cattoire
Paris

lundi 27 février 2017

Le virus de la méditation

Nulle part ailleurs que sur le coussin de méditation je me sens aussi droit. 

Nulle part ailleurs je me sens respirer avec une telle intensité. Il n’y a pas d’autre lieu où je suis aussi pleinement humain, autant en rapport à la terre et au ciel. Pas d’autre endroit où je me sens si vivant, si plein de force, de joie, de courage et d’ardeur.

C’est encore là que je parviens à me foutre la paix le plus simplement et le plus radicalement.

Serait-ce un paradis artificiel qui me couperait du monde ? 

Non car c’est là aussi que je fais l’épreuve de la douleur et de la souffrance, directement, sans calmant, sans anesthésie. C’est là où je suis complètement nu, cru, sans fard, sans masque. C’est là parfois que je suis perdu dans la confusion et le désarroi. C’est également sur le coussin que je peux sentir l’amour tellement prégnant et me vois en lien avec le monde tout entier  sans séparation, sans médiation. 

Serais-je fou ? Peut-être mais alors c’est une bien belle folie !

Serais-je malade ? Oui sûrement car la méditation est un virus.  Il m’a été transmis par Fabrice Midal qui lui-même a été contaminé il y a des années par d’autres grands pratiquants incurables dont certains ne sont plus de ce monde.

Le virus lui est toujours bien vivace. Après avoir incubé sur le coussin il s’étend bien au-delà. La méditation se propage dans ma vie. Je n’y peux rien. Je ne suis l’auteur de rien. Je me suis seulement laissé contaminer. Le virus se transmet. La preuve en est notre communauté de pratiquants qui ne cesse de croître. 

Puisse ce virus continuer à faire œuvre de dé-structuration dans ce monde si ordonné. Puisse-t-il propager la folie et l’amour là où règnent le calcul et la haine. Puisse-t-il contaminer la terre entière.

Xavier Ripoche
Paris

dimanche 26 février 2017

Ni manuel, ni protocole

A chaque fois que je m’assieds, je pars à l’aventure. Il y a un sens d’allant et de curiosité qui me font assoir sur le coussin.

Le temps de la pratique, je peux complètement m’autoriser à être, avec les peurs qui m’assaillent, les moments blancs où rien ne se passe, ceux où mon esprit poursuit son petit bonhomme de chemin sans revenir à la présence pendant de longues minutes.

Tout cela n’est ni bien ni mal, c’est.

Dans ce cadre, dans cette posture, s’ouvre un espace où la rencontre est possible. Parfois, ce sera la rencontre avec mon corps vivant et changeant, parfois la rencontre avec ce flux de pensées qui émergent, grossissent et disparaissent, parfois la rencontre de l’oiseau qui fait vibrer la présence de son chant annonçant le printemps.

Il n’y a ni geste machinal, ni protocole, ni manuel à suivre.

Cela peut être déroutant car dans la pratique nous avons à nous frayer seul la route qui nous est propre, mais c’est justement en cela que la méditation est un chemin de liberté.

Et puis la grande joie, c’est - hors méditation - le partage de cette expérience avec nos compagnons de route !

Marine Manouvrier
Bruxelles

mardi 24 janvier 2017

Contre toute attente

Le compagnon avec qui j’ai partagé ma vie pendant ces quinze dernières années est décédé il y a un peu plus de deux mois. Il a pu resté chez nous et je l’ai accompagné, pas à pas, jusqu’à son dernier souffle. Une cérémonie d’adieu a scellé son départ définitif, et maintenant, je suis veuve. 

Je m’attendais à être triste tout le temps, mais la réalité est différente. 

Il m’arrive même, par moments, quand je suis par exemple avec mes petits-enfants, d’être joyeuse et de rire. Ou d’être heureuse quand  je suis en compagnie d’amis chers à mon cœur. 

Nous avons souvent une idée préconçue de comment les choses devraient être « normalement ». Une veuve devrait être « éplorée », ou « inconsolable ». 

Dans la réalité, chaque relation est singulière, chacun vit les évènements qu’il traverse à sa manière, à son rythme. Il n’y a pas un modèle de deuil, ni une façon correcte ou convenable d’être en deuil. Le modèle est au contraire problématique, parce qu’il vient nous faire douter de ce que nous vivons. Est-ce normal que je ne pleure pas tout le temps ? Est-ce normal que je puisse rire ? 

Je sais aussi que par moments, réaliser la côté définitif de cette absence me fera perdre pied, ou que voir un couple qui marche  dans la rue main dans la main me fera mal. 

Quand je médite, je me rends compte qu’il y a comme des couches d’émotions,  plus ou moins profondes, plus ou moins mobiles, plus ou moins reliées aux circonstances extérieures. Il n’y a pas une identité fixe  de « veuve éplorée », mais la vie qui continue en moi  et tente d’intégrer l’inconcevable. 

Alors quand je ris, je me fous la paix, et je vis ce que j’ai à vivre sans me soucier du regard un peu surpris de ceux qui pensaient me trouver inconsolable.

Dominique Sauthier
Genève

mercredi 4 janvier 2017

Aborder le présent avec délicatesse

La méditation m'a appris à reconnaître et à apprécier l'atmosphère d'une situation, 
d'un moment, 
d'un jour...

Les philosophes allemands appellent cela la Stimmung, cette tonalité particulière du moment que l'on peut écouter pour s'y accorder.

Se mettre au diapason de cette atmosphère, de cette Stimmung, nous permet  de développer de la délicatesse, de respecter ce qui se passe, d'aborder le présent avec attention au lieu de foncer dans le réel tête baissée...

Se mettre à l'écoute de la couleur d'une situation c'est comme observer la météo : rien de plus simple que de savoir quel temps il est fait si l'on veut savoir comment s'habiller ! 

De même sentir une certaine tristesse dans l'air, comme un goût de nostalgie, ou au contraire une exaltation, une joie, nous permet de danser avec l'instant présent, de laisser résonner et l'émotion au lieu d'en avoir peur ...

Récemment j'ai relu avec délice Glaneurs de rêves de Patti Smith. Son introduction est une très belle description de la Stimmung. Telle est la force des poètes :

"En 1991, je vivais dans les faubourgs de Detroit avec mon mari et mes deux enfants, dans une vieille maison en pierre installée près d'un canal qui se jetait dans le lac Saint Clair... Du lierre et des belles-de-jour grimpaient aux murs fissurés. L'herbe était trop haute dans la jardin, à la consternation des voisins qui tentaient régulièrement de le domestiquer quand nous n'étions pas là... J'aimais profondément ma famille et notre maison, mais ce printemps-là, j'ai été envahie par une mélancolie terrible et inexprimable. Le ménage fait et les enfants à l'école, je restais assise pendant des heures sous les saules, perdue dans mes pensées. Telle était la tonalité de ma vie lorsque j'ai commencé à composer Glaneurs de rêves."


Marie-Laurence Cattoire
Paris

dimanche 2 octobre 2016

Courgette !

Source photo : French Vocabulary Illustrated
Shunryu Suzuki, sans aucun doute le plus racé des maîtres de méditation zen de son temps – souple et vif comme un félin dans sa pensée d'une douceur incomparable – disait :
un esprit éveillé est un esprit vide et prêt. 
On sent le chat prêt à bondir. 
On voit aussi ce qu'il entend par l'esprit du débutant – cette joie curieuse qui nous prend au premier cours de danse, à la première conversation.
Cette ignorance ravie de faire connaissance. Cette soif d'apprendre qui nous pousse en
riant dans l'erreur – parce qu'elle se préoccupe moins du résultat que de la découverte.
Comme ces enfants de 8 à 10 ans qui, en classe, lèvent encore le doigt même s'ils ne savent pas réponse. Quand la maîtresse les interroge – les voilà bouche bée : leur doigt pointé ne visait que le plaisir de chercher.

L'autre jour à l'école, il y avait une charade pour ouvrir la matinée.

mon premier fait miaou
mon second est sous la vache
mon troisième n'est pas tard
mon tout fait le cirque

Interrogés par la maîtresse, plusieurs élèves déjà avaient vainement tenté de résoudre l'énigme. Quand vint le tour d'Hamza (Hamza lève souvent le doigt) il s'écria d'un ton convaincu :
Courgette !
Ne me demandez pas comment il en était arrivé là – lui-même ne le savait pas – mais la réponse très assurément résidait là : courgette !
La classe éclata naturellement de rire – ce qui élargit encore le grand sourire d'Hamza.

En plus de cette fraîcheur enfantine si réjouissante, je crois que nous étions tous frappés de la puissance poétique de cette réponse. Un court instant – entre ce mot de courgette et les rires – nos esprits à tous s'étaient arrêtés. Peut-être est-ce cela qui avait déclenché nos plus beaux éclats de joie : cette effraction de non-sens qui, vidant nos esprits, les préparait au rire – comme le coussin nous prépare à la surprise du moment.
Les rires se turent, Hamza souriait encore. Ses yeux disaient que certainement à la prochaine question, il lèverait à nouveau le doigt – en attendant que la réponse vienne – ou pas.

Yves Dallavalle
Chapendu

vendredi 16 septembre 2016

La Joie d’être triste

Il y des moments dans nos existences qui ressemblent un peu à des traversées du désert; tout semble aride, la vie bien loin, la source tarie. La maladie a touché mes parents, bouleversant leur existence et mettant en évidence combien ils sont fragiles et dépendants.  Même si je me suis préparée au fait qu’un jour mes parents vont mourir, je suis très éprouvée par la réalité de la situation; les petits détails liés au délitement du corps me transpercent comme autant de  flèches : un dentier à nettoyer, la nourriture qu’une main autrefois si habile laisse tomber par terre, le frottement des pieds que les jambes n’ont plus la force de soulever, … Ce désastre me remplit d'une tristesse qui vient s’insinuer dans ma vie, imprégnant  mes journées d’un brouillard d’inquiétude qui effrite mon allant.

Lors de la retraite d’été qu’il dirigeait, Fabrice Midal a instruit une pratique d’amour bienveillant sur la Joie. Dans cette pratique, il a évoqué une croyance  qui peut  nous empêcher d’accéder à la Joie : nous pensons souvent que nous n’avons pas le droit d’être heureux. 
Cette phrase m’a évidemment interpellée et j’ai constaté que oui, dans cette situation,  je ne m’autorisais pas à être heureuse et que la Joie n’était pas vraiment au rendez-vous. 

Mais paradoxalement,  pendant une pratique où j’ai laissé libre cours à ma tristesse, la Joie est apparue.  J’ai ressenti la tristesse comme un mouvement du cœur vivant, et sentir ce cœur vivant m’a fait accéder à une Joie pure et profonde.

Dominique
Sauthier
Genève

Le tout premier stage de l'École pour découvrir et pratiquer l'Amour bienveillant sera donné du 27 septembre au 2 octobre prochains, en Normandie. Ouvert à tous ceux qui ont déjà suivi un stage de Pleine présence. Renseignements ici.

mercredi 15 juin 2016

Présent vivant

Paul Gadenne à Ustaritz en décembre 1955.
Invitée par un ami à relire un passage de Siloé de Paul Gadenne, je ne résiste pas à vous l'offrir en partage:

"La vie, la joie, le bonheur même, toutes ces choses mystérieuses, si fermées, étaient là ouvertes devant lui; et elles étaient résumées dans ces deux mots : être là... A quoi bon désormais aller plus loin, à quoi bon chercher autre chose, puisqu'il avait acquis cette certitude d'être là, qu'aucune autre forme de vie, en aucun autre temps, n'aurait pu lui donner davantage? ... Cette certitude, ce sentiment de la présence de l'être à lui-même, n'était-ce pas justement cela, la vie ?"

En pratiquant la méditation je m'entraîne à être là, en distinguant sans relâche l'absence de la présence. L'ennui, la fatigue, l'agitation me traversent mais, courageusement, je marque ce contraste, encore et encore. 

Petit à petit la méditation m'amène à reconnaître cette présence vive et à en goûter entièrement la texture. J'en fais l'expérience sur le coussin mais aussi en post-méditation. 

Quand au petit matin la Lune et - tout près d'elle - Vénus tardent à nous quitter, j'arrête le pas de course, je respire et le monde me dit comme il est vivant.

Marine Manouvrier
Bruxelles

samedi 9 avril 2016

Méditer, rien de spécial

Il est parfois nécessaire de se rappeler comment l’enseignement fondamental qui accompagne la pratique de la méditation bouscule entièrement nos habitudes. 

Par exemple, on pense souvent que la méditation est une pratique exotique, hors du commun, alors qu’an fond méditer, ce n'est rien de spécial.
C'est une pratique simple au sens d’ordinaire, presque ennuyeuse. Cet aspect est difficile à accepter tant nous établissons nos vies à partir d’une recherche permanente de formes diverses de divertissement.

Chyogyam Trungpa disait que dans la méditation   «il ne se passe rien». Cela avait tellement marqué ses étudiants qu’ils avaient créé des autocollants « nothing happens »  qu’ils collaient partout.

Cette simplicité de l’approche méditative est pourtant radicale et dévoile une dimension ultime de l’enseignement. En pratiquant la méditation, on ne fait pas l’expérience qu’il ne se passe rien, il se passe au contraire une multitude d'évènements mentaux mais l'attitude cultivée est un rapport de simplicité envers ceux-ci. 
Quoi qu'il m’arrive dans la pratique, quelles que soient les émotions me traversant - joie, jalousie, extase, félicité, angoisse, désespoir -  rien de spécial,  je reste là, dans l'assise, ouvert à ce qui est.

Mathieu Brégegère
Paris

mercredi 6 avril 2016

Simple d'esprit

Le méditant – un simple d'esprit dénué de conscience professionnelle...
Terrible découverte ! Et néanmoins indéniable –  le méditant est un simple amateur dénué de conscience... Hélas ! Cette constatation n'est pas le fruit d'un emportement passager contre la gent méditative mais celui d'une étude rigoureuse des termes sus-mentionnés. Démonstration.

Fabrice Midal et les philosophes nous apprennent que la notion de conscience est la manière dont l'Occident dédouble l'esprit depuis Descartes – une impérieuse tentative pour mettre l'esprit à distance d'observation. Par définition donc la conscience est dualiste, elle est basée sur le fait que je regarde quelque chose d'autre, j'ai conscience de moi-même par le biais d'un tiers dans une auto-affirmation de moi-même. 

Or le méditant, quand il est posé corporellement et attentif à son souffle, entre en rapport à ce qui est de façon non-conceptuelle, en faisant un avec ce qui se présente, qu'il s'agisse d'une odeur de café ou d'une crise subite de jalousie. Cet accueil de-ce-qui-est-comme-c'est constitue l'activité ordinaire de l'esprit, sans filtre duel, donc sans conscience.

Mais il y a pire encore – cette absence de conscience n'est absolument pas professionnelle. Tandis que le professionnel est un expert – celui qui sait – le méditant est toujours un débutant, qui plus est un débutant aimant – un amateur – c'est à dire, au sens propre, une personne qui aime les choses pour elles-mêmes.

Ni pro, ni consciencieux... Pauvres de nous ! Une seule petite chose pour nous consoler –  se dire qu'à défaut de conscience, le méditant a de l'esprit. 

Car méditer c'est regarder l'esprit avec l'esprit – comme le ciel se voit dans la mer – paradoxe insondable et mouvant, reflet que ne saisira jamais aucune réflexion – pure joie d'être simplement.

Yves Dallavalle
Chapendu

jeudi 18 février 2016

L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant

Encore une journée bien remplie : la réunion clients s'est bien passée, les deux dossiers de presse urgents sont bouclés, j'ai pu confirmer les rendez-vous de demain, appeler les journalistes pour vendredi, répondre aux 80 mails quotidiens... Ouffffffff...

Je me pose sur mon coussin, je commence ma session de méditation, et soudain cette journée de folie s'évapore, perd de sa densité, de son importance et je réalise...
... Que je n'ai pas assez embrassé mes enfants, pas parlé gentiment à mon mari, pas rappelé cette amie que j'aime tant, pas profité d'un soleil magnifique pour me promener en bord de Seine...

Pas fait l'essentiel, pas fait attention à l'essentiel, menacée que j'étais par les fausses urgences...

Méditer me permet à chaque fois de retrouver le goût de l'essentiel c'est-à-dire de la vie.
Aimer, aider, écouter, prendre soin des siens et de ceux qui nous entourent, rire aussi.
Retrouver tout l'humour de ma situation, redécouvrir la joie d'être vivante. Voilà l'essentiel.

Comme toujours, le poète le dit mieux que quiconque :
"L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant" René Char

Marie-Laurence Cattoire
Paris

samedi 23 janvier 2016

L’artiste, un exemple pour entrer en rapport à ses émotions

On se demande souvent comment définir ce qu’est un artiste.
L’artiste est notamment celui qui cultive un rapport singulier à ses émotions. Il ne fuit pas ses émotions, il n’a pas peur d’elles. En même temps, il n’appréhende pas la colère, la joie, la tristesse comme des manifestations de son intériorité, de sa subjectivité…
Il expérimente l’émotion comme une tonalité passagère le traversant. Ce ton n’est pas séparé de l’environnement où il se situe maintenant.
Ainsi l’artiste est unifié au monde qui l’entoure : sa tristesse colore le monde tout aussi bien que la tristesse du monde peut colorer son état d’esprit. Etre artiste c’est donc entrer dans l’émotion en tant que tonalité devenant parole. En ce sens la poésie est proche de la pratique de la méditation.
En nous apprenant à nous relier de façon juste aux émotions, la pratique de la méditation dévoile une profondeur oubliée de notre existence.
Comme l’artiste, nous faisons alors l’expérience que les émotions sont le rythme même de l’existence qui nous ouvre et nous accorde au monde. 

Mathieu Brégegère
Paris

lundi 4 janvier 2016

Improbable instant de joie

Mon dernier trajet en tramway m’a offert un cadeau inattendu. Un passager est entré dans le tram en chaise-roulante. Tout tordu dans son fauteuil, tressautant de mouvements incontrôlés, maigre et le crâne rasé, il fait peine à voir. 
Je me dis que son existence ne doit pas être bien facile. 
A un moment donné, sa tête se tourne dans ma direction et je peux voir un beau regard bleu. Puis l'homme manoeuvre sa chaise électrique, s’approche  de la porte, et se met à siffloter un petit air joyeux en attendant le prochain arrêt. Toute la lourdeur de la situation s’envole, la gaieté de cet homme est communicative, et je sens un vent de joie légère parcourir le tram et toucher tous les passagers. 
Je reçois ce vent de gaieté comme un cadeau espiègle, un rappel que des jambes pour marcher ne garantissent pas notre bonheur. 
Pour se sentir vivant, il faut se donner le temps de célébrer la vie; méditer,  juste être assis en silence, goûter notre présence corporelle, sentir le mouvement de notre respiration, c’est une célébration de la vie qui, quels que soient nos douleurs et nos soucis, peut nous donner un joie profonde.

Dominique Sauthier
Genève