mardi 2 mai 2017

Oser l'authenticité

Établir nos barricades...
Ce qui me passionne dans la pratique de la méditation, c’est la découverte tout au long du chemin des mille manières de fuir l’expérience telle qu’elle est. Tout semble plus aisé que de rester simplement dans l’expérience, sans rien n’y ajouter.

Voici quelques questions choisies de pratiquants en illustration :
- Faut-il intensifier les émotions pour mieux les sentir, comprendre pourquoi elles nous traversent ? 
- Penser à des tas de choses pendant la pratique, c’est aussi une manière d'être présent d'esprit, on ne dort pas quand-même, non ? 
- Quel est le problème à juger ce qui nous arrive en j’aime/j’aime pas/je m’en fiche? C’est la manière d’être humain, non ? On ne peut pas faire autrement !

Ces questions reflètent autant de manières de ne pas répondre à la simple invitation à « être là et ne rien faire ». Tous les pratiquants font cette expérience, sans exception. Tout simplement parce que paradoxalement « ne rien faire » est le summum de la difficulté. 

Le « ne rien faire » balaie d’un coup vif toutes nos stratégies habituelles pour fuir l’inconfort de la situation présente. Nous n’avons plus de prises, nous ne savons plus quel fil tirer, plus de justifications, d'explications, de commentaires qui tiennent, plus rien sur quoi établir nos barricades.

Pourtant, rien ne nous manque.
Le corps est posé dans la dignité de sa posture.
Le souffle nous rappelle la préciosité de la vie humaine.
Et le «  bonjour ! » nous fait goûter à la fraîcheur vive du présent.
Nous arrêtons la fuite qui solidifie tout.
Nous arrêtons et laissons la pratique elle-même œuvrer en nous.

Nous redevenons pleinement vivant dans nos circonstances, avec la situation qui est la nôtre, juste comme nous sommes: authentiques.
Oser le risque d’être authentique est une voie héroïque dans ce monde où le maître-mot est «apparence».

C’est l’invitation que nous lance la méditation, rien de moins.

Marine Manouvrier
Bruxelles

lundi 1 mai 2017

Une séance de pratique


Ventre – Ruminations, rumine, rumine. Préoccupations. Petites.  Ceci, cela. This and that.  Murmures Bruissements. Ceci, cela.  Rumine, rumine.

Tête – Le grand T du travail s’affiche au premier plan.  Suspendus à la barre horizontale du T, divers dossiers.  Front tout devant.

Espace – Lumière reflétée sur le parquet ciré.  Bruit de l’avion. 

Ventre – Rumine. Rumine. Romblements.

Espace – Cris des enfants dans la cour de la récréation. Avion. Bonjour.

Plexus –  Plat. Plane.  Plans et contreplans.  A faire. A défaire. A refaire.

L’espace me fait des papouilles.

Ventre – Ru. Ru. Rumine. Fin filet d’eau.

Tête – Yeux. Coup d’œil sur le réveil. Encore dix minutes.

Ventre –  Lourd. Gros caillou. Poids pesant.

Espace – La fleur du souffle qui s’ouvre.  Chant de la mésange charbonnière. Bonjour.

Pieds plats.  Fesses plates.  Etales. Etalées.

Espace – Contact du tissu sur mon torse, mes bras.  Chaleur. Tiédeur. Le parquet luit.

Espace – Le réveil sonne.  C’est fini.  Libération du mouvement. Légèreté ancrée.

On passe à autre chose.

Anne Vignau
Saint-Gratien

jeudi 27 avril 2017

Voir de tout son corps

Hier soir je prenais le bus 91 pour rentrer chez moi après une journée de travail très dense. Il avait plu toute la journée et il faisait froid.
 
J’étais rivée sur mon smartphone.

Soudain un rayon de soleil a déchiré le ciel et crevé les nuages.
Cette lumière m’a fait lever les yeux et j’ai vu la coupole de l’hôpital de la Salpetrière illuminée, baignée d’une lumière dorée et chaude. Ça m’a fait plaisir.
 
J’aurais pu en rester là, mais la lumière était si splendide qu’elle appelait autre chose. Pas seulement le regard de mes yeux reliés à mon cerveau qui trouvait cela agréable et beau…
 
J’ai fait un mouvement de plus. À la fois de détente et d'ouverture. Et c’est tout mon corps qui s’est mis à voir. J’ai senti que mes pieds, mes cuisses, mon torse, mes cheveux recevaient cette lumière, la voyaient tout autant que mes yeux.
 
Il me semble que méditer c’est apprendre à voir de tout son corps.

Que faisons-nous quand nous voyons ainsi de tout notre corps, de tout notre être ?

Nous synchronisons esprit et corps. Nous réharmonisons ce qui, dans la vie quotidienne, est si souvent désaccordé. Au lieu de traîner notre corps comme on porterait un vêtement sur un cintre (l’expression est de Chögyam Trungpa) nous assumons pleinement notre présence corporelle.

« Le travail de toute une vie est d’apprendre à s’incarner » 

dit Fabrice Midal quand il parle de la spiritualité.

Apprendre à s’incarner c’est apprendre à habiter notre corps, pleinement.

La spiritualité n’est pas cachée dans un ailleurs rêvé et inaccessible - elle est présente à chaque fois que nous sommes pleinement là, c’est-à-dire pleinement humain.

Marie-Laurence Cattoire
Paris
 

samedi 22 avril 2017

La Révolution concrète

"Être abstrait, c'est perdre le rapport avec ce que c'est que de se tenir debout".


Cette citation de Fabrice Midal est plutôt abyssale : quand sentons-nous réellement ce que c’est que de nous tenir debout?
Quand sommes-nous le trait d’union entre la terre et le ciel qui se font face ?

Cette citation questionne directement ce que c’est que le concret. 

A y regarder de plus près, nous naviguons entre les généralités affligeantes répétées à l'envie, l’uniformisation de tout qui nous empêche d’avoir rapport réel à rien et dans un monde où le mot éthique ne signifie plus qu’un compendium de règles à suivre.

Alors qu’est-ce que le concret dans nos vies ? Peut-être que pour ma part c’est laisser tomber le convenu, l’attendu, pour se mettre à l’écoute de ce qui se passe, là, maintenant. Interroger toujours à neuf le rapport que j’ai aux autres, aux choses, au monde et écouter comment cela parle concrètement en moi, au-delà des discours habituels ou des idées préconçues.

Et quand cela parle, tout devient plus dense, plus incarné, je ne me sens plus comme un ectoplasme qui flotte dans son existence. Un espace d’habitation s’ouvre, au sein duquel je peux me tenir debout avec dignité et dont je peux prendre la responsabilité.
Et dans votre vie, le concret, c’est quoi ?

Marine Manouvrier
Bruxelles

mardi 18 avril 2017

Ciel

En relisant mes notes du séminaire « Habiter le monde en poète » je vois certains mots écrits à la hâte pendant les enseignements que je n’arrive plus à relire. Il y a des phrases incomplètes, il y a des points de suspension. 

Même si le séminaire est terminé depuis deux jours, le travail continue à se faire. C’est un travail plus intérieur, une sorte de décantation. Certaines choses sont bien présentes, d’autres  un peu effacées. A la présence vivante et fulgurante des enseignants et des participants succède le silence et le retrait.
 
Ce qui est clair c’est que je ne regarderai plus le ciel comme avant. J’ai lu dans mes notes : 

« le ciel est la course arquée du soleil, il rythme l’habitation des hommes. Chaque dimension est en mouvement, fixe une temporalité, détermine une intensité. Le ciel nous plonge dans la profondeur bleuissante ». 

Puis au sujet de Monet : « Monet passe de la peinture des ciels à la peinture qui devient ciel ».
 
Alors ce matin je suis allé voir les Nimphéas au musée de l’Orangerie et j’ai vu la profondeur du bleu, j’ai vu l’eau et le ciel indifférenciés. J’ai vu l’abîme du ciel.

Même si les mots s’effacent, le ciel vaste est bien là et sa « bleuité adorable » colore ma pratique de la méditation.

Xavier Ripoche
Paris

samedi 15 avril 2017

Pour l'amitié, pour la grâce.

Un matin.   

Chacun fait son nid de chaise ou de coussin.  On dépose autour de soi le cahier de notes, la photocopie du texte de Martin Heidegger, le stylo pour les notes, le crayon à papier pour annoter le texte. Son sac sur le côté, près du voisin, à la frontière du nid. La veste de l’autre côté. La bouteille d’eau où l’on peut. Des chaussettes de toutes les couleurs, des châles sur certains genoux.

Ça papote malgré Marine, gardienne du temps hiératique, qui attend, le gong à la main.
Les bruissements de voix se calment.  Les trois coups de gong résonnent.
Nous méditons, tous réunis dans le silence.  Il fait chaud. Un coup de gong.

Tous les jours.  Hadrien et Fabrice s’installent tour à tour à la table posée sur l’estrade couverte d’un tapis rouge.

Ils sont dire et monstration :
Posez-vous devant un tableau, mettez-vous à l’écoute de la parole, à l’écoute de la musique du monde.  Tout être humain peut le faire, il suffit de se mettre au travail.

Lecture d’un poème d’Henri Michaux.

La culture, c’est apprendre à être un être humain.

L’homme vit dans la Dimension, entre le ciel et la terre.  Une mesure nous est octroyée et nous avons à la déployer.  On ne comprend pas tout mais c’est ça la Dichtung, proche parente de la poésie et de la philosophie.

Et Hadrien et Fabrice nous montrent et nous remontrent.   Regardez comment toutes les touches de peinture chez Cézanne sont en rapport.  Regardez ce tableau de Poussin, la courbe de la rivière.  Et Matisse, comment tout bouge et vous inclut. 

Lecture d’un autre poème de Michaux.  Quand on aime on ne compte pas.

Et puis il y a Anna qui danse avec son violon. La musique de Bach nous traverse.  Mon voisin pleure.

Posez-vous devant un tableau, cela prend du temps de voir.  Ecoutez.  Mettez-vous au travail.

Allez voir Pelléas et Mélisande dans la mise en scène de Bob Wilson, Le sacre du printemps de Pina Bausch.  Agone de Balanchine. La sculpture de Caro à La Défense, After Olympia.

Se mettre à l’écoute du monde, prendre la place qui nous est octroyée.  Nous mortels, avec cette mort comme limite qui nous ouvre tous les possibles. Martin appelle ça horizon.

Poème.  De… Henri Michaux. Cela va de soi.   La voix de George Oppen, autre poète.  Américain celui-là.

Il suffit de travailler.  Mettez-vous au travail. On est paresseux parce qu’on ne se fout pas la paix.  Si on se fout la paix on est là. Quand on travaille ça donne.

Se déployer à sa juste mesure.

Hadrien, Fabrice, Fabrice, Hadrien. Regardez, écoutez.  Soyez.

Demain Hadrien va nous parler du Ciel et de l’Inconnu.

Fabrice-Hadrien.  Hadrien-Fabrice. Pourquoi ce séminaire ?

Pour être le « là ».  Pour être un trait d’union.  Pour rien.

Pour l’amitié. Pour la Grâce.

Merci.

Anne Vignau
Dinard



Il restera dans nos cœurs comme un temple grec

Je retrouve aujourd’hui la magie que j’ai connue dès le premier séminaire auquel j’ai assisté dans l’école. 

Il y a magie parce qu’il y a monde, c’est-à-dire un espace où on peut habiter ensemble. 

Notre séminaire déploie ses modulations sous le ciel de Bretagne.  

Une parole y est transmise qui nous élève et nous réjouit; parole philosophique, parole poétique. Nous avons entendu que l’être à la possibilité de se déployer dans l’horizon de la finitude humaine, entre ciel et terre, entre naissance et mort, dans la parole. 

Le violon d’Anna Gockel, exemplaire, lui aussi parle, danse, enseigne et sa voix résonne sublimement dans cet espace.

Bientôt ce sera la fin mais il restera dans nos cœurs comme un temple grec, magnifique sous le soleil.

Xavier Ripoche
Dinard

vendredi 14 avril 2017

On ne peut habiter qu’un poème. Sinon on erre.

Nous écoutons un poème.
Ce sont des mots. Mais d’abord des sons. Des mots qui sont comme des notes.

Avec des S qui sifflent.
Avec des L qui lapent.
Avec des R qui rappent et des K qui claquent.

Des mots qu’on ne comprend pas. Qu’on ne cesse jamais de comprendre. Toujours autrement.
Des mots qu’on entend. Sans jamais finir d’en saisir le sens. Des mots qui sonnent et résonnent. Ouverts.

Des mots énoncés, proclamés. Qu’on ne peut pas lire juste pour soi-même.
L’instrument du poète : sa voix. Celle-ci est grave, sombre, chargée du poids du siècle. Sombre et légère. Lourde et fluette. Fragile. Si fragile. Un souffle trop brusque pourrait la faire fuir. Mais solide. Un sol sur lequel reposer. Solide parce que fragile. Un abri. Le lieu où habiter.

On ne peut habiter qu’un poème. Sinon on erre. Seul le poème nous relie. Aux autres, au monde, au ciel et à la terre. Sans poème, pas de sol. Ça se disperse. Ça s’éparpille. Ça se renverse. Ça n’a plus de mesure. Le poème donne la mesure. Après on est libre. On a sa propre écoute. La même pour tous.

Le poème. Le même pour tous. Ensemble. Et pour chacun. Le même. En propre.

Benjamin Couchot
Dinard

Depuis que je tiens un crayon en main je veux écrire, des poèmes, des livres, des nouvelles, peu importe, écrire.

Lors de son deuxième enseignement, Hadrien France-Lanord a montré, notamment, le déplacement qu’il y a à faire pour entendre ce qu’est une Parole poétique, à partir de la lecture de la conférence « … habiter en poète … » de Martin Heidegger (dans Essais et Conférences). 

Un moment m’a particulièrement frappée, celui où il est question du fait d’écrire. 

Sans doute parce que depuis que je tiens un crayon en main je veux écrire, des poèmes, des livres, des nouvelles, peu importe, écrire.

Par un ajointement heureux, Hadrien France-Lanord a mis des mots ce matin sur un écueil radical à l’écriture qui m’était apparu il y a quelques temps, moi qui voulais écrire. 

L’écueil est qu'il n’est pas question de volonté dans l’écriture (et je vous laisse librement penser le parallèle avec la pratique de la méditation). En effet, il n’est pas tant question de vouloir écrire à propos de quelque chose que de se demander ce que la chose a à nous dire. 

«Écrire c’est trouver la manière de dire ce qui ce dit à nous » 

précise Hadrien France-Lanord. 

Ainsi, les idées viennent à nous plutôt que nous les cherchons et, « s'il y a quelque chose à faire pour les laisser venir, c’est écouter ».

La Parole poétique n’est donc détenue par personne, elle est entièrement libre, elle n’a ni maître ni possesseur. 

L’être humain - en poète - écoute et accueille la Parole qui s’adresse à lui « par effraction », souligne Hadrien France-Lanord. 

Et, ensuite, quand l’être humain - en poète - l’a dit ou l’écrit, il en prend la responsabilité.

Marine Manouvrier 
Dinard.

jeudi 13 avril 2017

Le temps de l'écoute

 

" Plus l'œuvre d'un poète est poétique et plus son dire est libre : plus ouvert à l'imprévu, plus prêt à l'accepter "

Martin Heidegger
"... habiter le monde en poète..."

Il s'agit de se mettre à l'écoute de la parole. C'est tout simple. Il n'y a de parole que lorsque cela parle.

Ça vous vient, ça résonne.

C'est du même ordre que la pratique de la méditation.

On se dispose et on s'ouvre à l'imprévu.
On ne décide pas d'avance, on ne cherche pas à obtenir un effet.

On laisse faire.
On accueille. 
On écoute.

Anne Vignau
Dinard